Nous sommes tous, au fond, des potiers-philosophes

Publié le par Le Masque aux Fissures

C’est au détour d’une étroite ruelle que nous apparut une petite échoppe aux objets hétéroclites. D’abord intrigués, nous décidâmes de franchir le pas de la porte, accueillis alors par la voix d’un sage - digne des meilleures réalisations hollywoodiennes. Son salut simple mais chaleureux nous poussa à nous dévoiler et nous fûmes très vite invités à prendre place. Ainsi s’achevait notre balade printanière, laissant place à un cheminement qui relevait davantage du spirituel. Ce n’est qu’une heure plus tard que nous reprenions notre route. Une chose ne faisait alors pas l’ombre d’un doute : cet homme n’était pas un histrion, non, cet homme était philosophe. Cet homme était LE potier-philosophe.

 

Assis chacun sur un tabouret boisé, de touristes intrigués, nous devînmes soudainement des disciples curieux et émerveillés, laissant libre cours à notre pensée. Ainsi, quand bien même il serait vraisemblablement prétentieux de nous comparer à Platon et Socrate, nous avions pourtant le sentiment  d’avoir, à ce moment, caressé la philosophie. Cet échange que nous avons eu avec cet homme dont le regard révélait une immense sagesse, s’il ne nous a apporté nulle clé ni pour passer le bac haut la main, ni la recette pour changer le plomb en or, nous a considérablement enrichis, non pas matériellement mais spirituellement.

 

Il est totalement illusoire de penser transmettre ce que nous avons pu recevoir par ces quelques mots gribouillés un dimanche soir, mais rien ne nous empêche de nous en efforcer. Nous deux, jeunes disciples/Term S un peu perdus, nous sommes souvent demandés où résidait réellement la philosophie. Cette image – certes factice - d’un philosophe s’étant finalement reconverti au travail manuel suscitait davantage d’interrogations. Ce fut ainsi ce que nous évoquâmes en premier lieu, posant naïvement la question à notre maître improvisé. La réponse nous laissa quelque peu rêveurs. Ne pourrait-on pas accéder à la philosophie en faisant, simplement, ce dans quoi le désir nous pousse à nous engager, tout en gardant un temps pour la contemplation ? Un instant perplexe, nous songeâmes alors à la sagesse sourde des paysans, fraîche et naturelle, - garder des chèvres dans le mont Ventoux est une activité hautement contemplative, testé pour vous ! – s’en suivit un parallèle avec notre orientation future, vite établi.

 

Mais ces paroles nous firent dévier sur les dangers de la société, celle-là même qui pousse au port d’un masque que tout un chacun revêt dès son réveil pour masquer sa sensibilité. Nous considérions alors avoir une chance immense d’échanger avec cet homme qui nous accueillait simplement et chaleureusement dans son échoppe, entre les bols bariolés et des tableaux aux couleurs tantôt vives, tantôt pastels, sous nos pieds, du sable. Mais très vite, nous vînmes à penser que cet « ici et maintenant » n’aurait jamais dû être une exception, mais bien chose courante. Comment ne pas déplorer cette fermeture mutuelle entre les hommes ? Si nous portons un masque, c’est que nous avons peur, peur de l’image qu’autrui nous projette, peur du poison émotionnel. En outre, nous reproduisons le même schéma, nous complaisant presque dans celui-ci.

 

Nous rêvions alors, tous trois, de pouvoir sans crainte s’adresser à un passant, à son voisin, à n’importe quel inconnu en étant accueilli comme un frère ou une sœur, comme s’il était évident que le dialogue, en plus d’être plaisant, était nécessaire. Nécessaire à la construction de chaque individu, nécessaire à la recherche du juste. Mais nous espérions aussi voir plus d’un homme, retrouvant une sensibilité innée, recouvrer un regard naïf et émerveillé sur le monde. Et c’est à nous, qui sommes dans la fleur de la jeunesse, qu’il appartient d’ouvrir les yeux et de redonner à la sensibilité sa place usurpée par le faux-semblant.

 

Stella J. & Alexis S-D.

 

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Publié dans Un regard sur le Monde

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