Un petit havre de paix, encerclé de violences

Publié le par Le Masque aux Fissures

J’ai serré avec douceur sa petite main potelée, enfantine, avant que nous ne partions sur les chemins. Elle m’a regardé, de ses yeux chantants, nous avons rejoint la petite route de terre. Autour de nous s’épanouissaient les fleurs d’un printemps naissant, déjà les arbustes bourgeonnaient, et je sentais un peu plus à chaque pas cette Terre qui frémissait, cette Vie qui s’agitait, et m’envahissait peu. Mes pensées m’emportaient bien loin, et pourtant, je n’arrivais à détacher mon regard de cet enfant qui, du haut de ses trois ans, était si belle de simplicité. Parfois, elle entonnait les quelques notes d’une comptine, auxquelles la mélodie des oiseaux faisait écho. Je m’abandonnais à l’instant, car il n’y avait plus rien qu’elle et moi.

« Dis, il revient quand, papa, de voyage ? »

Sa petite voix me fit revenir à la réalité, au goût amer, j’abandonnais un instant le chant des moineaux pour considérer le ciel qui s’assombrissait peu à peu, abandonnant le jour pour la nuit. Je lui souris, mettant un masque sur ma mélancolie.

« Tu vois les étoiles, là-haut dans le ciel ? Ces petites étincelles qui brillent au loin ? Papa est parti en voyage, parmi ces étoiles. Choisis-en une. »

Elle m’en désigna une, perdue au milieu de tant d’autres, qui ne se démarquait pas plus de ses sœurs, qui ne brillait pas plus qu’elles. Je ne pus retenir pour moi-même un sourire triste, presque mélancolique. Ca venait du cœur, pourtant, ça se perdait dans les yeux. Elle serra soudainement, un peu plus fort, ma main. Elle avait senti. Nous n’avions, ni elle, ni moi, l’envie de rentrer. Nous avons décrété que le lit de mousse près du magnolia serait notre couche, notre foyer. Ainsi, nous sommes restés longtemps allongés, perdus, le regard dans le ciel, main dans la main, la serrant contre moi de peur qu’elle s’envole. Je sentais son souffle léger et chaud, je la sentais s’abandonner au sommeil, tandis que je me perdais dans la contemplation de ces bribes de lumière, qui semblaient m’appeler, que j’entendais parfois me parler. Je ne me lassais pas d’écouter ce carillon d’étoiles, de voyager à travers elles , je me laissais porter, je voyais les visages de mes mères et de mes pères, de ces aïeux qui depuis longtemps s’étaient envolés. Je voyais notre destin à tous, je voyais un sourire, ou bien était-ce le mien, épanoui sur mes lèvres, tandis que j’étais transporté dans le lointain, gardant serré dans ma paume cette petite main de l’enfance.

Je ne voulais pas me laisser gagner par le sommeil, je voulais rester ainsi éveillé, ne pas perdre pied. Je voulais garder ce contact avec la réalité. Je ne voulais pas lâcher cette main, je ne voulais pas quitter ces fleurs de magnolia qui faisaient notre  toit, qui se perdaient elles aussi dans l’immensité de la voûte céleste. Nous n’étions que deux étincelles de vies, qui s’étaient échouées sur la mousse, et pourtant, ensemble, nous n’étions ni condamnées, ni égarées. Il nous restait ce sentiment inaliénable que la vie était à nous, que chaque instant n’était que magie, lorsque je plongeais dans le léger regard, sans fin ni déclin, infini et éternel, elle se joignait à moi, et nos âmes dansaient sous nos yeux, nous ne faisions qu’un, elle était amour, et j’étais fusion.

La nuit m’envahit, j’avais perdu mes étincelles, et le sommeil le gagna. Les premières lueurs du soleil vinrent nous bercer, nous inonder. Déjà, elle courait, allant tremper ses pieds ronds dans le ruisseau qui courait auprès de nous. Je la rejoignis, et l’eau fut notre jeu, nous nous aspergions mutuellement, riant aux éclats, sans souci du lendemain, sans souci de ce que la vie nous réserverait. Pour la faim, nous avions notre amour, pour la soif, la petite rivière serait parfaite. Dans nos bouches, coula le jus rouge des fraises sauvages, et toujours, ponctué de rires, nous courrions et dansions dans ce champ, bercés d’insouciance, dans ce paradis qui nous appartenait, en cet instant que nul ne viendrait nous voler.

Les heures passaient, le temps courait avec nous, sans fin, sans limite, si ce n’est celles que les autres nous imposent, car j’avais levé les miennes. Vivre l’instant présent, vivre P1020950-copie.jpgsans attente du lendemain. Savourer la Vie, avant qu’elle nous nous glisse entre les mains.

Publié dans Au gré de ma plume...

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Thomas 18/01/2011 16:04



Bonjour Alexis,


Je suis une petite âme égarée qui s´est échouée sur ton blog... à la recherche d´un je ne sais quoi qui me fasse sortir de l´ordinaire... Du train train quotidien, des gens avec un "cerveau
limité" qui sont incapables de penser par eux même (heureusement, il y a la publicité pour cela...).


Bref je m´égare...


Je suis agréablement surpris par la tenenur de tes textes... D´après la photo, tu as l´air tout jeune, mais tes textes sont criants d´une qualité très rare aujourd´hui : la MATURITÉ.


Tu m´emportes dans ton monde... Et j´avoue que je m´y complait, dans ton petit havre de paix...


Merci pour ces moments d´évasion... :D


Et tu as intérêt à continuer à écrire :D


Bisous Alexis


Thomas,



Un wati-élève de Khâgne moderne 12/08/2010 20:25



C'est agréable de constater qu'il y a encore des gens sensibles, qui éprouvent le besoin d'écrire et de partager ce qu'ils ressentent avec autrui (dans ce monde où l'on accorde bien plus de prix
aux choses superfétatoires) .


Quoi qu'il en soit, je te félicite de ton initiative et t'encourage à parachever le reste de ton oeuvre :)



Le Masque aux Fissures 21/09/2010 20:42



Merci du fond du cœur. :)



Julien 16/04/2010 18:53



... Je suis sans voix après la lecture de ce texte écrit au gré de ta plume ..Pour moi, c'est un extrait qui englobe toutes "les conditions" pour avoir une bonne plume .. Je rêve d'écrire comme
ça, je rêve de pouvoir raconter des péripéties ou autre de cette façon. Pour moi c'est un rêve. C'est tellement beau ! 


Tu me transportes dans ce chemin. Je vois la petite fille ...;


Très touchant ! Vraiment ! J'avais peur de laisser un commentaire qui ne soit  à la hauteur de ta plume. Puis ces lignes m'ont envahis !


 


J.



Le Masque aux Fissures 27/04/2010 20:14



Merci beaucoup pour ce commentaire qui fait vraiment chaud au cœur. N'hésite pas à me donner ton avis, qu'il soit positif ou négatif, cela me fait toujours plaisir, l'intérêt pour mon "œuvre" !



Alexis.



Mathilde. 12/04/2010 20:45



Je suis epoustouflée. Tu as une plume magnifique.


C'est beau ce que tu écris, vraiment, tu as un talent qui transporte.


Félicitations.



Le Masque aux Fissures 27/04/2010 20:16



Merci beaucoup ! J'espère avoir le plaisir de te transporter à nouveau !